Liljana Todorova

DIVERSITÉ CULTURELLE ET IDENTITAIRE À TRAVERS LA LITTÉRATURE FRANCOPHONE :

(les cas de Gaston Miron, Patrick Chamoiseau, Tahar Ben Jalloun, Kateb Yacine, Andrée Chédid, Azza Heikal, Ahmadou Kourouma, Cheikh Hamidou Kané,  Tierno Monénembo, Edouard Maunick…)

Bien qu’ayant en commun l’usage de la langue française, les œuvres des littératures francophones issues d’horizons géographiques de cinq continents, présentent un corpus  littéraire  d’identités culturelles et d’origines ethniques diverses, de contextes sociaux, politiques et économiques différents. La Francophonie littéraire provient donc d’un espace marqué par la diversité. Pour élaborer notre réflexion nous sommes parties d’une approche comparatiste ou plutôt approche interculturelle dans le but d’examiner et de mettre en évidence les codes des diversités culturelles et identitaires de ce singulier pluriel de la francophonie littéraire.

            La question de l’identité de ces écrivains suggère une dialectique identité/altérité. Notre projet se veut plus spécialement la matrice commune d’où devront apparaître quelques grands noms - vecteurs identitaires en réalité, tels Gaston Miron, Patrick Chamoiseau, Tahar Ben Jalloun, Kateb Yacine, Andrée Chédid, Azza Heikal, Ahmadou Kourouma, Cheikh Hamidou Kane, Tierno Monénembo, Edouard Maunick etc. Leurs œuvres qui  interrogent justement l’identité, appropriées à notre objectif, nous permettent de connaître la manière de reconnaissance de l’identité dans le cadre de la pluralité francophone et,  en ce sens, de mettre en lumière  les divergences culturelles, de comprendre les différences et de surmonter  les stéréotypes.

                                                              

         La francophonie littéraire -  sa  differencia specifica.

 

             Aborder les littératures et les cultures de pays francophones est un vrai défi              car l’écriture des écrivains francophones présente une mosaïque constituée par l’apport d’une multitude  de romans, poèmes, nouvelles, pièces de théâtre écrits en français et venus d’horizons divers, de cinq continents : en premier lieu  d’Europe (au-delà des frontières de l’Hexagone, berceau originel en réalité de la langue française), puis d’Amérique, c’est-à-dire du Canada - Québec, des Caraïbes et des  Antilles, de l’Afrique noire et du Maghreb, des pays d’Asie et des îles de l’Océan Indien. Evidemment, les Français et leur littérature sont intégrés à ce vaste ensemble.            

La variété de ces littératures est inspirée par une histoire tourmentée de ces populations, provoquée pour partie par la colonisation ou par la traite négrière qu’abordera, par exemple, un Aimé Césaire dans le grand poème Cahier d’un retour  au pays natal (1939). Face à cette situation de la soufrance nègre, vers les années trente  du XXe siècle où le mouvement de La Négritude, porté par Césaire, Senghor, Damas, Diop  revendiquait surtout la réhabilitation de l’homme noir et de ses valeurs, l’objectif principal était de « prendre la parole » et d’exprimer « la fierté d’être noir ». Cette parole, radicale à cette époque, en France était devenue l’instrument de la résistance. Le même désir de retrouver une authenticité se manifestait également  lors de la Révolution tranquille de 1960 qui éclatait au Québec (succèdant à l’école de  Montréal des années 1930) comme une maturation culturelle et véritable tradition nationale affirmant sa différencia spécifica). C’est ainsi que la parole avait donné la vie à une littérature écrite qui,  tendant à reconstruire une existence niée, se transformait en véritable ferment d’une quête identitaire.

La francophonie se révèle comme un moyen d’ouverture à l’Autre

            Le terme Francophonie créé  en 1880 par le géographe français Onésime Reclus pour designer ”l’ensemble des populations du monde ayant le français  en partage” et pour exprimer “la solidarité humaine à travers le partage culturel” est à la base de la création de l’Organisation internationale de la Francophonie (l’OIF) lors de la Conférence de 1970 tenue à  Niamey (Niger). Cette organisation apporte un soutien direct à la formation des premières instances francophones internationales, comme l’Agence de coopération culturelle et technique, qui commence à fonctionner  avant la mis en place à Paris, en février 1986,  du premier Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement des pays ayant en commun l’usage du français ou, pour préciser,  ayant cette langue en partage et en héritage.

            L’expression Francophonie  reprise en 1964 par le célèbre poète L.-S. Senghor était popularisée surtout  comme …“un humanisme intégral” … “une symbiose des énergies dormantes de tous les continents, de toutes les races qui se réveillent à leur chaleur complémentaire”.Le grand poète lui donnait, en même temps une nouvelle connotation : ”Il n’est pas question – expliquait Senghor – de renier les langues africaines…Nous continuerons d’y pêcher les images archétypales : les poissons des grandes profondeurs. Il est question d’exprimer notre authenticité de métis culturels, d’hommes du XXe siècle[1]”.

            Quant à la chaleur dont parle Senghor, cette expression vient aussi sous la plume d’Edgar Morin, grand théoricien du postmodernisme, considérant qu’un des traits caractéristiques de l’époque qui coïncidait avec la vitalité manifeste des littératures francophones  serait justement le retour à un art plus humain, plus chaleureux. “Nous vivons – aux dires d’E. Morin - dans une époque de chaleur culturelle, favorisant le dialogue des cultures qui, de son côté, entretient la chaleur et empêche les hommes  et les idées de retourner à l’ère glaciaire du monologue” (MORIN, 1981 : 106).

- le cas de Macédoine

On le voit bien, la Francophonie n’est jamais restée indifférente à la dimension culturelle de ses populations dont  une bonne partie parlent  ou utilisent le français à de degrés divers  comme langue de communication dans leur vie nationale ou leurs relations internationales. C’est le cas de La Macédoine, par exemple, dont les anciennes traditions  culturelles et historiques ont servi de base pour le partenariat entre la France, c’est-à-dire les Pays francophones et La Macédoine. Car, le français bénéficie d’une longue tradition en Macédoine et s’inscrit à part entière dans un riche héritage culturel., détenant une position honorable dans l’enseignement  depuis 1847 où elle est introduite dans le programme du maître d’école Dimitar Miladinov à Ohrid, ou dans les écoles de la mission lazariste à Bitola de la même époque.

Il faut souligner le fait que l’Organisation  internationale de la Francophonie est devenue, parallèlement  avec l’UNESCO, la toute première,  (depuis le IXe Sommet de 2001 à Beyrouth) à appuyer le principe à caractère universel favorable  à la promotion  et à la protection de la diversité culturelle.

            Fait politique et culturel sans précédent, pour ainsi dire, 73 pays à nos jours, ont décidé de se rassembler autour d’une communauté de langue – celle de l’Organisation de la Francophonie). Pour quelle raison? Disons - le, pour l’amour de cette langue qui constitue une part de leur tradition, sinon de leur identité. Et cela malgré l’extrême diversité des origines ethniques, des cultures, des contextes sociaux, géographiques, politiques, économiques  etc. La Francophonie n’a pas de frontières, elle est pluralité, elle présente une communauté internationale polycentrée où l’on respecte les différentes approches politiques, religieuses, philosophiques.

 

L’appréhension de la  diversité culturelle

L’approche de la culture de l’autre, par le biais de comparaison, a le mérite de susciter la reflexion et la comparaison / confrontation entre deux cultures. C’est un moyen de traiter de la diversité culturelle  et d’accorder plus de place à la communication interculturelle.

         La  Francophonie est donc un espace marqué par la diversité. Cette diversité nous renvoie, tout d’abord, à la diversité linguistique francophone qui est  fondée sur le partenariat de langues  coexistant avec la langue française. Il s’avère donc qu’écrire en français est transporter son identité dans la langue de l’Autre qui, quoique différente, n’est plus étrangère mais complémentaire. La francophonie se révèle comme un véritable partenariat qui entre dans une corrélation de cultures,  présentant ainsi un espace de connaissance  et de reconnaissance mutuelles  et, quant à la question linguistique, une source de modernisation et du développement des langues partenaires et d’enrichissement  fonctionnel et harmonisé du français lui-même. D’autre part, le monde de  ce large espace francophone riche de sa pluralité, affirmera son individualité   dans la variété de ses littératures aussi, reconnues déjà en tant que littératures en plein essor, à  formes multiples et diverses, à vitalité nouvelle.

            La littérature, généralement, est un phénomène de langage, avant tout, et, comme toutes les formes artistiques - car elle aussi est un art- elle véhicule une part d’universalité qui s’inscrit dans la singularité des cultures. Gérard Genette considère la littérature comme  un immense “palimpseste” (GENETTE, 1982) de la mémoire du monde: les textes littéraires parlent toujours d’autres textes, ils sont autant de variations qui se redise, se croisent en attente d’autres livres qui  seront réécrits selon la culture des auteurs, leur sensibilité ou leur savoir personnel. D’autres théories ou différentes écoles confirment et renforcent cette notion de partage, la théorie, par exemple concernant l’intertextualité (Bakhtine, Kristeva, entre autres)[2], ce qui permet de mettre en lumière l’inspiration commune et les divergences culturelles, de comprendre les différences mutuelles, de surmonter les stéréotypes et  d’aller à la découverte de l’Autre.

La reconnaissance d’identités

Dans cette perspective, la littérature francophone est indissociable d’une identité culturelle. Elle présente un vaste réseau où s’exerce  un  dialogue des cultures reflétant une interaction constante avec d’autres cultures, fait qui nourrit, en réalité la dimension anthropologique de cette littérature. Dans cette optique, la question de l’identité de l’écrivain francophone sur laquelle porte notre présente étude,  suggère une dialectique identité/altérité. 

Quand on étudie les littératures francophones, on s’aperçoit que les écrivains s’exprimant  en français partagent non seulement l’usage de cette langue et la façon de la parler, mais aussi, en général, la pratique de mêmes compositions narratives et visions de la notion d’universel. Ces processus pourraient être considérés comme autant d’éléments d’une identité francophone commune. Mais la personne de l’auteur, et les peuples entiers, se définissent à travers un inventaire des caractéristiques qui leur appartiennent en propre, par lesquelles ils se reconnaissent  en tant qu’eux-mêmes. Ce sont ces particularités et ces traits culturels propres qui font d’eux ce qu’ils sont ou ce qu’ils veulent être et qui confirment leur individualité, leur identité, enfin.

Notre approche, bien que fragmentaire en quelque sorte, met en réseau le corpus  des littératures issues d’identités culturelles des aires géographiques francophones diverses, c’est-à-dire: la francophonie littéraire canadienne dans toute sa diversité (celle  du continent nord-américain, au Québec, en Acadie, dans l’Ouest du Canada), puis antillaise, belge ou suisse-romande, maghrébine (dans le contexte méditerranéen et arabo-islamique), subsaharienne (de l’Afrique Noire) éveillant, le plus peut-être, des réflexions sur le “métissage culturel” ou la modernité et finalement la francophonie littéraire  des pays de l’Océan Indien (de Madagascar, de l’Ile Maurice, du Vietnam). La reconnaissance de ces nombreuses littératures francophones s’impose aujourd’hui comme une nécessité incontournable. Notre  projet se veut, plus spécialement, la matrice commune d’où devront apparaître  quelques grands noms - vecteurs identitaires en réalité. Leurs œuvres appropriées à notre objectif devraient  nous permettre de connaître plus précisément les nombreuses identités dans le cadre de la pluralité francophone car chaque écrivain en tant qu’individu véhucule un ensemble d’héritages culturels et psychologiques fondant son identité sociale et son individualité.

 

Ecrivains – vecteurs identitaires

Sans avoir en vue de faire une hiérarchie, notre choix des auteurs est quand même représentatif en ce qui concerne notre objectif d’envisager quelques noms – vecteurs  identitaires dans  le panorama des littératures francophones. Si nous ne nous attardons  pas  longuement sur les noms comme L.-S. Senghor (et sur les 4 volumes de ses essais Liberté, 1964 -1983) ou sur ceux de Birago Diop (et ses célèbres Contes d’Amadou Koumba, 1947) et d’ Aimé Césaire (son Cahier d’un retour au pays natal, 1939), c’est que ces noms sont déjà rangés  parmi les auteurs classiques  dont l’œuvre  est à la base du développement du thème de la quête de soi-même. Ces auteurs sont aussi reconnus comme promoteurs des spécificités de la culture africaine et de la composante nègre de l’identité non  seulement des Africains sub-sahariens mais aussi de celle des Antillais et des habitants des pays Créolophones. Par leur esprit universel et leur apport à la réhabilitation des valeurs culturelles traditionnelles du monde noir comme réponse à l’acculturation, leurs œuvres font partie de la littérature universelle/générale, au-delà du monde francophone.

Notre travail s’ouvre tout d’abord sur une période  de l’histoire du Québec où l’on voit apparaître une prise de conscience collective  et se constituer une véritable tradition nationale s’exprimant à travers  des œuvres participant à une culture qui affirme de plus en plus sa spécificité. C’est la période de la fondation en 1954 des Editions d’Hexagone par Gaston Miron, grande période considérée comme l’âge d’or de la poésie québécoise moderne. C’est aussi l’époque d’un courant militant pour l’unilinguisme français  au Québec  qui aboutit à l’éclosion d’une littérature originale. Gaston Miron est le représentant le plus emblématique de cette tendance où les auteurs décrivent leur appartenance au sol, éveillant ainsi la conscience nationale. Ses recueils Deux Sangs de 1953 et l’Homme rapaillé (c’est-à-dire “l’homme rassemblé et réunifié”) de 1970 tentent d’affirmer  l’universalité de la culture de ses ancêtres et, avant tout,  l’enracinement où  la signification de l’Arbre  débouche sur la figure mythique du pays. Dans ce sens mentionnons comme exemple le poème Arbre de 1980 de Paul-Marie Lapointe, poète de la nature du Canada et grand explorateur de ses régions vierges. D’après le critique Gérard Tougas (1974 : 218)  ce poème  “prend figure d’une borne dans l’histoire de la poésie canadienne”. Toutes ces tendances favorisaient un changement des mentalités et une libération des formes qui rappelaient beaucoup  l’esprit poétique d’un  Rimbaud ou d’un  Breton. Plusieurs écrivains suivaient ces tendances et, entre autres, Paul Chamberland, Pierre Perrault, Michel Garneau. La voie était ouverte pour les  héritiers qui prolongeant les impulsions reçues, avaient donné preuve de la vitalité de cette littérature.

Métissage des langues et des cultures

- créolité

L’apport des pays créolophones à la francophonie littéraire n’est pas, non plus négligeable. Ces pays où le créole - dérivé du français (on considère que le lexique français y participe avec 80%), mêlé d’une  langue locale – l’indienne, ou importée : langues africains, l’anglais, le portugais, l’espagnol) est langue de communication quotidienne et privée, gardent  en particulier les traces du langage oral, en tant que leur “enracinement dans l’oral”. Cette impression  est liée à la mémoire culturelle créole et elle est imprégnée, en réalité, de connotations identitaires manifestées surtout  chez les Antillais et tous les habitants des autres pays Créolophones (Haïti  dans la Caraïbes, l’Ile Maurice, La Réunion, Les Seychelles, dans l’Océan Indien). Un des initiateurs de ce mouvement littéraire de la Créolité est le Martiniquais Patrick Chamoiseau qui est considéré aussi comme le défenseur le plus engagé de la culture créole. Comme coauteur du  manifeste Eloge de la créolité (1990), Chamoiseau proclame l’identité créole. Tout en écrivant ses romans en français (Une enfance créole, trilogie à caractère autobiographique publiée entre 1993 et 2005, Texaco - Prix Goncourt 1992), aussi bien que ses nouvelles et pièces de théâtre, il  essaie d’accorder au créole un statut littéraire, même s’il semble déchiré en tant qu’auteur entre sa double appartenance: à la communauté francophone et à la communauté créole.

- africanisation du texte (« malikisation », « peulhisation » du vocabulaire français)

Très proche de l’expérience de Chamoiseau est celle d’un écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma, romancier malinké francophone, considéré comme un classique de la littérature négro-africaine postcoloniale. La production romanesque de Kourouma se construit aussi à travers une double appartenance culturelle. Sa quête identitaire indique la construction d’une identité polymorphe, comme c’est le cas dans  son célèbre roman Les Soleils de l’Indépendance, paru d’abord au Canada en 1968, puis en 1970 à Paris. Son œuvre respire, pour ainsi dire, le souffle de ses origines malinké, à travers les traductions mot-à-mots de sa langue malinké en français. Dans sa langue maternelle malinké qui est en relation avec l’oralité, il trouve une certaine modélisation esthétique à travers une syntaxe et des constructions  subtilement calquées sur la phraséologie et le rythme malenké. L’auteur  arrive ainsi à des constructions  impropres en français, mais son œuvre, justement à travers ces constructions qui ont des fonctions hyperboliques et métaphoriques, respire du souffle de ses origines malinké. Cela veut dire que la quête d’un style de Kourouma se fait à l’instar, cette fois-ci, de l’écrivain malien Massa Makar Diabaté qui, issu d’une célèbre famille de griots[3] avait recours, lui aussi, à l’émergence de l’écriture  malinké  retrouvant dans les contes, les légendes et les proverbes la tradition séculaire. Un autre roman de Kourouma, l’Aigle et l’Epervier de 1975, est lié à l’épopée Soundjata[4] et pénètre  dans l’identité de l’ancienne civilisation du pays mandingue de l’Afrique de l’Ouest.

Dans une interview accordée au Québec, en 1999, à l’occasion de la promotion de son  nouveau roman En attendant le vote des bêtes sauvages qui reçoit  un accueil enthousiaste, Kourouma explique sa position d’écrivain francophone : ” Parce que la langue française nous a, malgré tout, aidés à bouger, nous l’avons adopté, nous en avons fait notre langue nationale, la langue nationale officielle…Toutefois…cette langue n’arrive pas à exprimer toutes nos réalités…Vous voyez, le langage comporte  toute une civilisation, toute une culture” (AFI , 2001 : 354-356).

C’est ainsi que Kourouma revendique l’africanisation (« malinkisation ») du vocabulaire français. Et, cela ne concerne pas seulement le vocabulaire, mais aussi la syntaxe, la structure de certaines phrases, le pythme de la narration. Quant aux littératures francophones d’aujourd’hui,  il déclare qu’il faudrait en parler au pluriel : “Plus l’Afrique évolue, plus ses littératures se différencient,  et c’est ce  qui fait leur valeur. Les problèmes qui se posent en Côte-d’Ivoire ne sont pas les mêmes qui se posent au Sénégal. Il y a maintenant une littérature propre à chaque pays ; chaque pays a une littérature correspondant à sa couleur. C’est certainement, à mon sens, ce qui garantira la survie de ces littératures” ( ibid., 2001 : 354).

Dans son dernier roman Allah n’est pas obligé (Prix  Renaudot, 2000), à travers la vie du petit malinké Birahima, enfant guerrier, comme cela arrive souvent dans cette partie de l’Afrique, ainsi qu’à travers la vie de sa mère, femme  noire, on constate que rien de bon n’a été apporté à la femme africaine de l’Afrique postcoloniale. Car les préjugés, l’injustice sociale, les traditions religieuses avant tout, qui font partie de l’héritage culturel que les femmes africaines portent comme un fardeau, ont remplacé la domination coloniale dans une société contemporaine qui marginalise les graves problèmes de la population au profit de l’ambition d’une minorité décidée à “grimper” au sommet, à tout prix.

Par principe, les écrivains de l’Ouest  africain, tout  comme Kourouma lui-même, reconnaissent qu’en chacun de ces peuples appartenant aux différentes tribus “sommeille” un Libérien, un Sierra-Léonais, un Guinéen, un Sénégalais ou un Malien et que leur patrie déborde ethniquement sur toutes ces frontières. Dans ce contexte, l’écrivain sénégalais Cheikh Hamidou Kane pose surtout le problème de l’avenir des traditions devant l’impératif du progrès. Dans son roman L’Aventure  ambiguë (1961) qui a connu un retentissement considérable dans les premières  années de l’Indépendance, l’auteur se montre très soucieux de la continuité des traditions pour préserver, justement, l’identité et trouver un équilibre dans les confrontations actuelles entre l’Afrique traditionnelle et les implications de la modernité. Il considère que pour rester plus près de leur origine, les peuples  doivent garder les traits de leur culture d’origine et rester enracinés dans leur tradition. Dans chaque exode rural il voit un éloignement de la tradition.

Dans ce paysage littéraire africain il faut mettre en présence les écrivains de l’intérieur des pays et ceux de la diaspora pour voir, paradoxalement, que ces derniers sont mieux connus dans le reste du monde que dans leurs propres pays. Un tel cas paradigmatique est sans doute celui de l’écrivain guinéen Tierno Monénembo (alias Tierno Saîdou Diallo) qui vit et travaille depuis 1973 en France, à Grenoble puis à Lyon où il obtient un doctorat en biochimie. Son premier roman Les Crapaux-brousse (Seuil, 1979) paraît sous le nom de Tierno Monénembo et connaît aussitôt un grand succès. Son deuxième roman, Les écailles du ciel en 1986 reçoit Le Grand Prix Littéraire d’Afrique Noire, qui est un véritable “Goncourt africain”, vient confirmer que l’auteur appartiendra désormais à la classe des grandes plumes de la littérature francophone. Avec son dernier livre Le Roi Kahel, 2008, il reçoit le Prix Renaudot comme “récompense pour un écrivain qui a une œuvre conséquent”. Le soutien venait surtout de Jean-Marie Gustav Le Clézio, lui-même, l’un des jurés et récent Prix Nobel de littérature (2008).

En quoi consiste, donc cette conséquence de l’œuvre de Monénembo? Dans son talent, certainement, de lancer dans ses livres un miroir de son continent auquel il reste très attaché. Rappelons que Monénembo avait dédié son roman Le roi Kahel «A la Guinée et aux Guinéens, si braves mais si meurtris par l’Histoire ». L’élément culturel y joue aussi un rôle car il est pour Monénembo le volet le plus important quand il s’agit de l’Afrique. Il faut tenir compte également de ce qu’il lutte contre le déracinement culturel – position qui l’aide à préserver son identité. Il est évident que  les titres-mêmes  de ses livres expriment un certain ésotérisme, un hermétisme aussi, qu’il puise dans le fonds culturel traditionnel de la Guinée, en général, et en l’occurrence dans la tradition peulhe. Monénembo évoque surtout les légendes, des dictons, le mythe très connu du crapaud, par exemple, des écailles du ciel,  du chimpanzé blanc en tant qu’annonciateurs du désastre. L’auteur laisse totale libérté à son imagination pour présenter. à travers une expression moderne. les problèmes complexes de l’actualité, politiques et sociales  en Afrique (le monde, par exemple, des affairistes, des corrompus et des pervers) et envisager aussi leur solution.

Quant à la langue française dans laquelle il écrit, elle contient un grand nombre d’africanismes et, selon ses propres dires, il a été obligé d’expliquer au Comité de lecture des éditions du Seuil les mots, les expressions et certaines tournures de phrases.“Cet extraordinaire roman - disait la critique - est la transcription en un français travaillé par le verbe africain, des sortilèges que nous pensions  connaître”.

 Dans ce sens  Monénembo se justifie ainsi:

“Lorsque je m’exprime en français il y a toujours quelque part en moi la langue peulh qui m’interpelle et me demande des comptes pour ainsi dire.

Lorsqu’un Français écrit en français, c’est un acte banal. Lorsqu’un Africain s’exprime en français, c’est un acte très grave. Il y a là déjà sinon  prise de position, au moins une forme d’engagement. Cela crée une atmosphère assez complexe et en même temps assez intéressante parce qu’elle éclaire la littérature d’une lumière nouvelle. Ce n’est plus quelqu’un qui veut dire quelque chose; c’est toute une culture d’une autre structure- qui est une structure orale – qui a une autre manière de voir le monde, qui a d’autres formes de métaphores, d’autres vocables, qui se transfère par un phénomène d’osmose assez complexe et assez douloureux dans une autre langue. Cela produit non pas un double langage mais une double culture” (LITTERATURE GUINEENNE, 1987 : 109).

- dans le contexte du Maghreb et du Proche-Orient

 Après ces considérations, nous allons essayer de dégager quelques caractéristiques des littératures d’expression française  au Maghreb et au Proche-Orient dont les auteurs pratiquent généralement une littérature de témoignage, mais aussi  de recherche d’identité (la quête ethnologique, par exemple,  la recherche des “ancêtres” pour les faire revivre etc.) Les plus représentatives nous semblent, quant à la littérature algérienne francophone, Kateb Yacine (Nedjma, comme livre-fondateur, 1956), Mohamed Dib et Yasmina Khadra; puis, concernant la littérature tunisienne, Albert Memmi ou marocaine, Tahar Ben Jalloun qui se fait connaître comme écrivain du déracinement et des cicatrices de la Méditerranée arabe (Harrouda; L’Enfant de sable, 1985; Les Amandiers sont morts de blessures, 1976). Le roman le plus lu  de Ben Jalloun, La Nuit Sacrée (Prix Goncourt, 1987), est le plus traduit aussi.

On pourrait dire qu’au Magreb coexistent et interfèrent plusieurs ensembles littéraires qui se définissent plus  facillement par la langue d’écriture (arabe, français, berbère…) que par les identités qu’il serait d’ailleurs difficile de définir. C’est, peut-être ainsi que  l’écrivain marocain Abdelkebir Khatibi (La Mémoire tatouée, 1971) poursuit une longue reflexion sur l’identité et l’altétité ou  que certains écivains jouent un rôle de « passeurs » entre deux cultures.

Il faut signaler ici qu’en ce qui concerne la langue dans le Proche-Orient, en Egypte avant tout, il existe une riche littérature aujourd’hui qui se fait en arabe et qui résulte du processus de l’arabisation relativement récent dans ces pays. Pourtant, il y  a aussi des écrivains francophiles/francophones qui dans la littérature égyptienne d’expression française voient un moyen d’émancipation, une manière de braver les tabous ou de critiquer une société profondément patriarcale. Ces livres sont écrits par des femmes, surtout, telle Andrée Chédid, une Libanaise d’Egypte qui suivant une anecdote et un décor oriental, dans son roman La Maison sans racines (1985),  montre le drame de la condition humaine; d’autre part Azza Heikal dans l’Education alexandrine de 1996 donne un roman de la saga familiale qui se réclame d’une certaine identité “alexandrine” qui est, en réalité, une partie de la grande ville. Mentionnons  encore le nom d‘Albert Cossery qui dans ses romans évoque son pays natal, l’Egypte, et  son peuple (Les Hommes oubliés de Dieu, 1941) et une poétesse, Joyce Mansour, égyptienne aussi, qui était reconnue par le mouvement surréaliste (Cris, 1953 ; Déchirures, 1955).

Quant aux littératures des îles de l’Océan Indien, elles  se sont développées selon les formes traditionnelles de l’oralité, dans les langues natives de chacune des îles (malgache, créole, comorien), mais aussi sous une double forme moderne, dans le français (parfois dans l’anglais). Nous mentionnons ici le nom du poète Edouard Maunick  de l’île de Maurice, connu comme auteur de plusieurs recueils de poésies (Les Manèges de la Mer, 1964;  Toi,  laminaire, 1990). Il  écrit  dans une langue française marquée par le rythme créole et avec l’aide de ses  “mots racines” qui marquent son identité. E. Maunick est considéré chez nous comme grand ami de Macédoine. Il a prit part à la manifestation poétique Soirées poétiques de Struga (1989,1991, 1994) et on l’estime  surtout comme traducteur (avec Jasmina Sopova) de la poésie du célèbre poète macédonien  Aco Sopov qui fut publiée de par l’UNESCO.

 

En guise de conclusion

Si nous reprenons la constatation de Kourouma que “la culture correspond(e) à une civilisation”, nous pourrions  déjà avoir  une idée de la richesse des diversités culturelles et identitaires de la littérature francophone dont nous avons essayé de faire ici l’objet de nos analyses. En tout cas, l’originalité des écrivains francophones réside dans cette multiplicité des cultures. Nous l’avons vu, la Francophonie littéraire touche à l’altérité et quant à la France elle présente une ouverture sur le monde. Cette notion devient ainsi  une définition qui rassemble un groupe hétérogène sous une langue commune mais aussi particulière, à travers l’écriture polyphonique des auteurs. L’écrivain Monénembo expliqe cela de la manière suivante: “Je crois qu’il y a quelques chose qui est en train de se produire aujourd’hui dans l’espace francophone, c’est tout l’apport africain, antillais, québécois, belge et suisse à la langue française.” (LITTERATURE GUINEENNE, 1987 : 109).

           D’autre part, il considère que chaque écrivain francophone part d’un fonds culturel assez solide en général, mais qui provient d’un monde traditionnel un peu idéalisé, parfois. Il est obligé donc de vivre une sorte d’aventure culturelle, psychologique du monde moderne. Puisque ces deux mondes coexistent en réalité en chacun de ces écrivains, il faudrait trouver un équilibre entre les deux - recommande-t-il -  il faudrait essayer de  concilier ces deux mondes.

C’est par l’écriture – nous enseigne Roland Barthes – que l’écrivain s’insère dans le monde et dans l’Histoire. Dans le désir de dire leur spécificité et leur authenticité ainsi que d’affirmer des valeurs individuelles différentes et “autres”, les écrivains francophones sont amenés donc au souci de maintenir la permanence de l’oralité et, parallèlement, à celui d’illustrer les grands thèmes et les catégories esthétiques des temps modernes aussi bien que des temps postmodernes. Tous ces éléments, linguistes et littéraires, prennent part à la  puissance expressive de l’écriture. L’immence mérite revient à ces auteurs qui ont pu comprendre l’importance des enjeux culturels francophones, aux auteurs donc clairvoyants qui refusent de se laisser enfermer dans une identité nationale exclusive, ce qui permet de mettre en lumière les divergences culturelles, de comprendre les différences et de surmonter  les stéréotypes.

                                      

BIBLIOGRAPHIE

ADAM, J.-M. (1992). Les Textes : types et prototypes. Coll. “Linguistique”. Paris : Nathan. 

BAKHTINE, M. (1984). Esthétique de la création verbale (traduction française du russe). Paris : Gallimard.

GENETTE, G. (1982) “Palimpseste”, La littérature au second degré. Coll. “Poétique”. Paris : Seuil.

KRISTEVA, J. (1964). Semeiotiké. Paris: Seuil

L’ANNEE FRANCOPHONE INTERNATIONALE (2001). Le Bilan annuelle de la Francophonie. Paris: AFI.

LITTERATURE GUINEENNE. (1987, Nos 88/89). Paris : Notre Librairie. C.L.E.F.

MORIN, E. (1981). La Méthode, t.I. la Nature de la Nature. Paris: Seuil.

SENGHOR, L.-S. (1962). Esprit, nov. Paris. (1964). Liberté I. Paris : Seuil.

TOUGAS, G. (1974). La Littérature canadienne-française. Paris : Presses Universitaires de France.


[1] SENGHOR,Léopold-Sédar, “Le Français, langue de culture”, in Esprit, nov. 1962, repris in Liberté I, Ed. du Seuil, Paris, 1964.

[2]  Cf. Bakhtine, M.., Esthétique de la création verbale, Gallimard, 1984 (traduction française du russe); Kristeva, J., Semeiotikè, Paris, Seuil, 1964; Adam, J.-M., Les Textes: types et prototypes, Nathan, Coll. “Linguistique”, Paris, 1992.

[3] Les Griots sont les “maîtres de la parole” grands connaisseurs des chants et des contes traditionnels authentiques. Ils sont connus aussi sous le nom Diéli,  en malinké. Ils transmettent aussi l’Histoire.

[4] Récit épique,Sounjata ou lépopée mandingue, relate la vie d’un grand conquérant rassembleur de peuples qui a vécu au XIIIe siècle et a fait honneur du “Grand Mandingue”, en Afrique d’Ouest. Il y a plusieurs  versions en langue  française, en réalité récits  recueillis auprès des griots : la version de Massa Makar Diabaté (Kala Jata en 1970, et Le lion à l’arc en 1986; puis la version de Camara Laye, Le Maêtre de la parole en 1978; enfin, la version intégrale de Djibril Tamsir Niane, historien de formation, Soundjata ou l’épopée mandingue en 1960. Les relations de l’histoire de Soundjata se sont maintenues vives dans la mémoire des Africains de l’Ouest.