OIDIPE SANS COMPLEXE

Jean-Pierre Vernant

Contrairement à la Lecture Freudienne et Levi-Straussienne de ce mythe, le texte vise à reconstruire Oedipe, tel qu'il se profile à la lecture de deux grandes oeuvres que Sophocle a montées en spectacle sur la scène du théâtre d'Athènes, au V siècle. Impossible, bien entendu, pour le lecteur d'aujourd'hui de recevoir l'information comme l'accuieillaient tout naturellement les contemporains de Sophocle. D'abord parce que ce qui, pour nous, est un texte était pour eux un spectacle où le chant, la danse, la musique aveient leur part, et que nous ne saurons du tout imaginer. Ensuite parce qu'ont changé, autant que le milieu social, les cathegories de pensée, les formes de sentiment, les cadres des expériences de soi, d'autrui, du monde, des dieux - en bref, l'homme intérieur, c'est-a-dire tout ce fond commun, ce savoir partagé auxquels le texte fait implicitement référence pour assurer, dans la transmission au public, ses effets de message. L'Oedipe que nous déchifrons dans la tragedie n'est pas et ne peut être celui des cityens d' Athènes. Mais le travail de l'historien n'a pas d'autre justification que de tenter de reconstruire ce modèle évanoui comme il s'efforce d'objectiver sous forme d'écrits historiques un passé qui ne peut plus être vécu.